L'Empreinte du Craqueleur


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Conte de Nowel

Journal N°14

Kadd courait dans le champ, tel un pantin désarticulé, dans le but de faire fuir la vermine à plumes jaunes qui gambadait joyeusement. Aussi son visage vira au bleu lorsque, pris par son élan et concentré sur sa tâche, il ne vit pas le petit poteau de la barrière de l'enclos adjacent. Celui-ci eut la très mauvaise idée d'entrer délicatement en collision avec l'entrejambe du jeune iop qui, par conséquent, se roulait au sol en se tenant quelques parties masculines de son corps. Un tofu, intrigué par la couleur violette de l'épiderme du garçon vint se poser sur son crâne pour examiner le phénomène de plus près.

Jekoz, le père de Kadd, soupira:


«
L'est même pas foutu d'jouer le rôle d'un épouvantail. S't'un bon garçon mais on n'en f'ra rien, pour sûr! »

« Tu l'as dit... »
répondit Tirli d'un air absent, mâchouillant machinalement un brin de blé séché. « C'bien le fils de son père! » ajouta-t-il en plaisantant avant d'éviter la fourche de Jekoz.

Le père regarda de nouveau son fils qui battait l'air furieusement de ses bras.

«
Qu'est c'qu'on va bien pouvoir en faire? L'est bien gentil mais il ramène pas fortune à la maison. Les temps sont durs avec la crise actuelle. N'a du mal à nourrir tout'la maisonnée!

- J'suis sûr qu'on peut lui trouver quelqu'chose à lui faire faire au gamin! Tu devrais l'amener au village. Les artisans recherchent souvent des apprentis. S'ra sur'ment un bon forg'ron ou un alchimiste renommé!
-
J'rien à perdre t'façon. »


Le soleil dormait déjà à poings fermés, à supposer que le soleil puisse avoir des poings, quand ils arrivèrent sur la place centrale. Là, plusieurs jeunes gens attendaient qu'un artisan les choisisse.

«
Va prendre place là-bas fils. Et aie l'air présentable. Sois digne! »

Kadd se demandait ce qu'il voulait dire par « avoir l'air présentable ». Il regarda ses haillons frustes avant de juger les habits de ses voisins. Gonflant sa poitrine, le jeune iop se tint droit, fier comme un coq et ridicule comme un xelor sans bandelettes. Un Sadida, dont les touffes de poils jaillissaient de façon sauvage de sa longue robe noire, se posta devant lui. Kadd ne broncha pas, croisant intérieurement les doigts pour être pris. Le personnage poilu approcha son visage très près du sien puis leva une main... avant de passer au candidat suivant.

Le jeune iop soupira et se mordit la lèvre inférieure puis la langue dans un mouvement involontaire. C'est à ce moment qu'un Iop, forgeron d'après son gros marteau, s'approcha de lui. Kadd essayait de rester digne mes les larmes lui montaient aux yeux. En effet, se mordre la langue, ça fait mal. Après un
« pfu » d'indignation, le forgeron se détourna du garçon.

Le temps filait à la vitesse d'un kaskargot et quelques flocons commencèrent leur inlassable chute. Le froid mordait le jeune homme et bientôt il se retrouva seul, frigorifié. Son père le regardait derrière une fenêtre de la taverne et semblait désespéré. Enfin, après quelques minutes qui parurent une éternité, le bon homme, sortit à la rencontre de son fils.

« Bon s'pas la peine d'rester plus longtemps. Viens on rentre! »

«
Chaaaaaaaaauuuuuuud devaaaaaaaaant! » Hurla une voix forte et grave. Kadd eut juste le temps de se baisser lorsque deux sabots filèrent droit sur son visage. Une fois ceux ci passé, le iop se releva. L'idée peut paraître bonne dit comme ça, mais deux sabots sont souvent suivis d'autres sabots . C'est pourquoi il se prit sept paires en pleine face.

Si Kadd savait compter, il aurait pu dire qu'il pouvait apercevoir une bonne dizaine de corbaks tournoyant autour de son crâne. Quoique, vu son état, il n'aurait rien pu dire du tout. Son père le réveilla doucement avec une bonne tarte dans la figure, ce qui dispersa les volatiles. Loin d'avoir retrouvé ses rares esprits, le jeune iop regardait plus ou moins avec intention une grosse masse rouge qui se dirigeait vers lui. A première vue, ce devait être une énorme baudruche, mais quand celle-ci se pencha sur lui de toute sa barbe blanche, il se rendit compte qu'il s'agissait en réalité d'un énutrof dont l'embonpoint aurait fait pâlir n'importe quel tofu ventripotent.

«
Ho ho ho! » fit -il.

«
Y'a rien de drôle! » répondit Jekoz en aidant son fils à se relever

«
Non en effet, c'est juste une manie que j'ai de faire « ho ho ho », veuillez me pardonner

Que voulez-vous? » fit le père.

En guise de réponse, l'enutrof pointa un doigt vers Kadd. Jekoz sourit.
«
Oh vous voulez prendre mon fils comme apprenti? Avec joie, il est très doué vous ne le regrett 'rez pas m'sieur! »

Le iop enfonça son coude dans le flanc de Kadd.
«
Ah, enfin! Tu vas faire quequ'chose de ta vie mon fils! J'suis fier de toi! Ah je n'm'attendais pas à c'qu'un fabriquant de jouets t'prenne mais c'très bien! »

Kadd eut un éclair de lucidité et reconnut le personnage tout vêtu de rouge.


«
Mais p'pa c'est... » voulu expliquer le jeune garçon. L'enutrof mit sont doigt devant sa bouche pour lui ordonner de se taire.

«
Ya pas d' « mais » fiston. Tu pars avec'lui c'tout »

Kadd se résigna et monta dans le traineau.

«
Y sait pas monter à dragodinde mon fils » fit Jekoz.

«
Une drago? » se demanda le jeune iop.

«
Ce n'est pas grave, il apprendra Hohoho. » conclut le vieil homme avant de prendre place aux côtés du garçon. Puis il fouetta les rennes. Kadd eut à peine le temps de faire un signe de la main à son père que déjà il se retrouvait dans les airs à plusieurs mètres de hauteur. Il regarda le Père Nowel d'un air interrogateur.

«
Quoi? Tu veux une explication? Ho hoho. C'est très simple. Ton père n'a plus son âme d'enfant et ne peut me voir comme tu me vois. Les adultes ne peuvent me voir que le soir de Nowel. Ton père pensait simplement que j'étais un fabriquant de jouets venu à dragodinde tu comprends?

-
Rien du tout. » affirma Kadd en faisant oui de la tête.
Sous eux, tout Amakna défilait à une vitesse hallucinante, si bien que les plaines de Cania furent franchies en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Le craqueleur légendaire, du haut de sa montagne, fit un vœu en voyant le traineau passer telle une étoile filante. Preuve que même les craqueleurs ont des âmes de grands enfants.

La neige avala voracement les pieds de Kadd. Aussi apprit-il à cet instant, et seulement à cet instant, que le froid pouvait brûler. Une fois à l'intérieur de la demeure du père Nowel, il l'avait déjà totalement oublié.

Comment décrire l'intérieur? Imaginez simplement le chantier du château d'Amakna alors que les architectes n'ont fait aucun plan en accord et que toutes les livraisons de matériaux se font au même moment, que c'est l'heure de la soupe pour les ouvriers et que le cuisinier, malade comme un chien, à confondu le sucre et le sel...
Le capharnaüm qui s'offrait aux yeux de Kadd était tout simplement indescriptible. Un glutin passa en trombe, monté sur un train électrique. Néanmoins, les trains et l'électricité n'existant encore pas en Amakna, ce jouet ne pourrait être distribué aux enfants.

Le Père Nowel traversa la salle, manquant d'écraser plusieurs glutins affolés courant en tout sens. Puis il poussa une large porte sur laquelle trônaient plusieurs lettres dorées formant le mot BOSS. Kadd le suivit et se prit la porte en plein nez quand l'enutrof la lui claqua au nez.

Après s'être massé la patate rouge qui encombrait le centre de son visage, il décida de frapper à la porte.

«
J'ai demandé à ce qu'on ne me dérange pas! » répondit le Père Nowel d'un ton enervé.

Hésitant, le iop poussa tout de même la porte pour regarder à l'intérieur. Contrairement à la grande salle, le bureau du père Nowel était rangé, si on oublie les milliers de lettres entassées derrière une ravissante secrétaire. Cette craette blonde et angélique semblait affairée à lire les lettres. Le Père Nowel quant à lui, s'était déchaussé et se tenait dans une position quasi-grotesque dans un grand fauteuil et devant un bon feu. Un glutin, testant un nouveau prototype de catapulte en jouet, fit un vol plus chaotique que plané, passant par dessus Kadd, traversant dans une large courbe le bureau et terminant sa course dans une grande trace verte le long du mur. Cependant, la secrétaire comme le Père Nowel n'y firent attention, continuant leur tâche.

«
Bonjour, je m'appelle Miarka et je suis une iopette très sage. J'aimerais pour Nowel avoir une maîtresse qui m'apprenne plein de choses pour me battre. J'espère que tu me l'amèneras. Merci beaucoup Père Nowel, bisoux! » lut la craette d'un ton monotone.
L'enutrof gesticula nerveusement.

«
Et puis quoi encore? Je suis pas mère Tezera!
-
Vous en êtes à votre huit cent quatre-vingt-septième refus consécutif monsieur.
-
Bon, bon d'accord! Accordé! » grommela le vieillard

Kadd entra complètement et s'éclaircit la gorge. Le père Nowel regarda par dessus son épaule et considéra d'un regard dur le jeune homme.

«
Que fais tu là? Je suis occupé! Allez hop, au travail!
-
Je veux bien monsieur, mais je ne sais pas ce que je dois faire monsieur. Pourquoi suis-je ici? »

L'enutrof sembla se rappeler du jeune garçon.

"
Kiddo c'est ça?
-
Non moi c'est Kadd...
-
D'accord Koud, voilà, je vais t'expliquer de la façon la plus simple possible. Sais-tu quel âge j'ai?
-
Aucune idée monsieur.
-
Et bien j'ai exactement 106 638 ans, j'étais là bien avant beaucoup de choses."

Inutile de préciser que ce chiffre n'évoquait absolument rien pour le petit Iop. Même le terme " beaucoup ", ou " grand " n'effleura pas son esprit. Pour lui c'était juste une suite de numéros sans signification, et encore...
Le Père Nowel continua:

"106 638 ans à faire cette besogne, à lire des lettres de sale gamins comme toi incapables de ne pas faire de faute, à me demander des jouets sans rien donner en retour. J'en ai raz le bonnet! Me tapper tout ce chemin, tous les ans pour soit disant apporter la joie. Mais la joie, ça ne dure qu'un moment, après les jouets sont cassés et rebelotte l'année suivante, c'est qui qui doit se taper la tournée? C'est bibi! Non mais tu te rends compte?! "

Kadd fit un signe de la tête ne voulant dire ni oui ni non comme il ne savait pas quoi répondre. Le vieillard avait totalement oublié sa présence et partait dans ses élucubrations maudissant tout ce qui pouvait exister. Puis il se servit une bière qu'il but cul sec.

"
... Alors cette année, Nowel, ce sera sans moi! Et c'est toi Kodi qui va me remplacer!
-
Mon nom c'est Kadd.
-
Prends ma place et continue mon travail je vais faire un tour au sauna ça me détendra."

Aussitôt, une sacrieuse, qui aurait surpassé la plus belle des miss Amakna, sortit d'une porte dérobée avec une serviette et accompagna le Père Nowel. Kadd haussa les épaules. Il n'était pas sûr d'avoir saisi ce qu'il devait faire. La secrétaire l'invita à s'asseoir dans le fauteuil. Puis elle prit une lettre.

"
Bonjour, je m'appelle Warrior-Strike et j'aimerais pour Nowel que Samus ne m'embête plus! Et puis j'aimerais l'épée du Dark Vlad aussi. Elle est belle et elle brille dans le noir. Et j'ai peur du noir. Merci Père Nowel! "

Kadd se curait le nez. La secrétaire attendit une réponse. Après une minute de farfouillage de narine, le petit Iop, se rendant compte du silence, regarda la secrétaire avec des yeux interrogateurs et l'index toujours fourré dans sa cavité nasale gauche.

"
Alors? " demanda la jeune femme.
"
Alors quoi? " fit Kadd en sortant un des plus beau trophée qu'il ait jamais trouvé lors de ses explorations nasales.
"
Et bien, vous êtes d'accord ou non? Dites moi accordé ou non.
-
Accordé ou non?
-
Accordé ou non.
-
Bah accordé ou non. "

La craette jaugea le jeune homme depuis son bureau. Elle ne savait pas vraiment comment réagir.

"
Tu te moques de moi?" finit-elle par demander.
"
Pas du tout madame! "
La secrétaire considéra avec dégout le jeune garçon devant lui. Elle ne voulait pas savoir ce qu'il mastiquait dans sa bouche, d'autant plus que son doigt était propre désormais.
Avec un effort inconsidéré, elle prit son mal en patience:
"Bon, c'est simple, je lis les lettres et tu me dis d'accord ou tu me dis non. Tu as compris?
-
Je pense.
-
Vraiment?
-
Oui, enfin... façon de parler. "

Kadd, avait en effet comprit la requête de la jeune femme. Ensemble, ils enchainèrent trois lettres... avant que le iop ne se mette à vaciller, épuisé par tant d'efforts intellectuels.

"
Madame, je vous dis oui à toutes les lettres. Comme ça, c'est fait et je peux aller jouer. "

La secrétaire eut un moment d'hésitation, puis, regardant la pile de lettres, elle décida que ce n'était pas une mauvaise idée. Elle accorda à Kadd de partir. Celui-ci ne se fit pas prier et déboula dans la salle aux jouets, fouillant à droite et à gauche sous les insultes des glutins qui s'affairaient, toujours de façon aussi frénétique, telle une cohorte de bworks fuyants devant un trool affamé. Kadd semblait au paradis. Jamais il n'avait eu le moindre cadeau. Aussi remarquez que la phrase précédente est la séquence émotion de ce conte.

Après avoir décapité deux poupées avec une épée en bois, traversé l'atelier à bord d'un chariot télécommandé et dessiné des moustaches sur de nombreuses peluches, Kadd arriva devant une porte. Dessus était inscrit "Jouets pour adultes ". Le jeune iop, sachant autant lire qu'un pissenlit, entra sans gêne, pris par le goût de l'aventure et de l'exploration. Il ressortit d'ailleurs avec un fouet. Remarquez que l'auteur n'a pas détaillé ce qui se trouvait dans cette salle, ce genre de description n'étant pas cautionné par l'Empreinte du Craqueleur. Kadd, quant à lui, n'ayant pas saisi l'utilisation de la totalité des objets, si ce n'est celle du fouet, en sortit indemne psychologiquement (en partant du principe qu'il l'était déjà à la base).

Le temps passa trop vite au goût du garçon. Cependant, il fut terrassé par un ennemi des plus puissant: la fatigue. Il se débattit, frappant son adversaire avec audace, mais les douze coups de minuit l'achevèrent et il s'étala de tout son long au milieu de la foule de glutins.

Il se réveilla au petit matin dans un lit douillet. Une créature à peau verte, affublée d'un bonnet de Nowel sautillait en tous sens.

"
Guh? " demanda Kadd, un oeil à demi-ouvert.
"
Le Boss veut te voir tout de suite maintenant! " hurla le glutin de sa voix nasillarde et stressée. " Vite! Vite!" ajouta t-il d'un air pressé.
Kadd mit les pieds au sol et se leva, raide comme une branche d'abraknyde. Il suivit la créature jusqu'au bureau du Père Nowel en se demandant tout de même comment il avait atterri dans le lit. Ce mystère ne sera d'ailleurs jamais dévoilé au lecteur, il faudra vous y faire.

"
Wazaaaa! " fit l'enutrof avant de raccrocher le combiné du "Tail & Faune ". Il fumait un énorme cigare et regarda le jeune garçon entrer.

"
J'étais en ligne avec un ami. Saint Nique Hola! Un brave type qui aime beaucoup les enfants. " Expliqua-t-il.
Kadd se contenta de hausser les épaules.

"
Bon si je t'ai convoqué dans mon bureau c'est parce que je suis fier de toi. Tu as réussi un exploit en bouclant toutes les lettres aussi vite. Je ne te pensais pas aussi efficace jeune homme!
-
Oh ce n'est rien. C'était facile!
-
Je n'en doute pas, tu as du talent. Les commandes ont été envoyées aux glutins qui fabriqueront les jouets. Aujourd'hui, tu vas apprendre à conduire le traineau. Waw, le glutin à côté de toi va t'apprendre à le manier. C'est un huit rennes. Bien puissant, un vrai bijou! Sa carrosserie est toute neuve, je l'ai eu pour une petite fortune. Prends en soin!
-Ca va être super! Super! " fit Waw en sautant et tapant dans ses mains.
" Quant à moi, j'ai euh... des choses à faire. »

Si Schumarer aime la carrosserie rouge de sa formule 1 et ce qui se trouve sous son capot, il crèverait d'envie devant le traineau du Père Nowel. Pot d'échappement en or, rênes argentées et patins en aluminium pour une meilleure adhérence, il est équipé de six bougies pour rouler la nuit et de vitres électriques manuelles à l'avant et à l'arrière. Avec cinq portes et décapotable, il est le meilleur compagnon du Père Nowel.

Waw alluma le garage pour dévoiler le véhicule. Les rennes étaient déjà attelés, prêts à décoller. Kadd prit place sur le siège conducteur en cuir de Minotot s'il vous plait! Le glutin quant à lui, s'installa à ses cotés, s'attachant fermement.


«
C'est un grand honneur qu'il te fait de te laisser le conduire. Il le sort rarement. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux. Tu as dû vraiment l'impressionner.
-
Bon, je dois faire quoi?
-
Alors, tu dois prendre les rênes et fouetter les rennes. Tu les diriges avec elles aussi. Donc si tu veux tourner à gauche tu tires par là et vice versa. Tu vois cette manette, n'y touche pas, c'est le siège éjectable. Tu as un parachute derrière toi. Et cette manette c'est le largage de la cargaison. Donc on évite de la tirer. Bien compris? »

Tant d'informations à la fois, c'est dur pour un iop. D'autant plus quand il s'agit de droite et de gauche. Et puis, le glutin parlait de reine. Mais quelle reine? Il n'en voyait aucune. Diriger la reine avec les reines. Si un Bwork lui avait expliqué, tout cela serait revenu au même.
Kadd se contenta de prendre les lanières de cuir argenté devant lui. A peine les eut-il touché que les rennes démarrèrent au quart de tour, faisant voler en éclats la porte du garage.


«
Fallait ouvrir la porte avant de partir! Fais un peu attention c'est très sensible comme conduite. »

Kadd n'entendait rien à ce que racontait le glutin qui avait viré au rouge et s'égosillait sur sa place, retenu par sa ceinture de sécurité. De looping en looping, Kadd s'affolait, et plus il s'affolait, plus les figures réalisées étaient complexes.

«
Arrête ça tout de suite! On n'est pas là pour s'amuser! » ordonna Waw du haut de ses cinquante centimètres. Le traineau se mit à monter en flèche et à perdre de la vitesse, puis le mouvement s'inversa. Ils se rapprochèrent du sol avec une telle célérité que les deux personnages étaient littéralement plaqués, voir incrustés dans les sièges.

«
Redresse cervelle de iop! Redreeeeessse! »

La précision suivante n'a aucun intérêt: toucher le sol à cette vitesse les tuerait sur le coup. Pour les besoins de l'histoire, le miracle survint et le traineau redressa au dernier moment, effleurant le père Nowel torse nu en train de siroter un wiskhy, bien installé dans un transat au bord d'une source chaude.

«
Oh oh oh! Ca va gamin? » Demanda l'enutrof au passage.

«
C'est du gâteau! » répondit Kadd d'une voix chevrotante.

Le traineau fini par se stabiliser et perdre de la vitesse jusqu'à se poser comme une fleur devant la maison.

«
Ah bah ça! Panne de carburant! » fit Waw soulagé. « Je vais refaire le plein. Ça suffit pour aujourd'hui! »

Kadd était d'accord. Il descendit du traineau, marchant comme un crocodail saoul. Il finit tant bien que mal par atteindre la porte.

Pour se changer les idées, il joua comme à l'accoutumée, sous le regard agacé des glutins. Puis, alors qu'il se faisait tard, il partit se coucher, montant l'escalier pour retrouver sa chambre. Il s'installa confortablement dans le lit douillet et déjà chaud. Ses mains se posèrent sur deux coussins ronds, tièdes, moelleux et doux. Aimant cette texture particulière et son odeur, il y fourra son visage pour s'endormir. La lumière s'alluma, un cri strident lui perça les oreilles, un genou lui écrabouilla le ventre suivi de deux mains lui éraflant chaque joue pour finalement se retrouver propulsé de l'autre coté de la chambre. De son œil encore valide, il aperçut la secrétaire debout devant lui, dans le plus simple des appareils.

«
Ta chambre c'est à coté gamin! » fit elle avant de le virer de sa chambre d'un coup de pied majestueux.

Après la séquence émotion, vous venez d'assister à la séquence sexe, de l'histoire.

« C'est quoi ça?! » s'exclama Kadd en voyant le traineau. Bien entendu, il s'attendait à avoir un gros sac rempli de jouets, le problème, c'est qu'il n'en voyait pas le sommet. Waw considéra son calepin, un crayon derrière son oreille.
« Ouai! Y'a tout! » fit-il satisfait.
«
Encore heureux! Je ne pourrai jamais livrer tout ça!
-Eh minus, fallait pas dire oui à toutes les lettres! Nous on a fait notre boulot, à toi de faire le tien! »

Le grand jour de Nowel était enfin arrivé et Kadd était fin prêt. Enfin plus fin que prêt, mais prêt quand même. Prêt comme peut l'être un boufton cul de jatte au départ d'un 400 mètres nage libre. Il maniait désormais le traineau avec grâce, pour autant qu'un iop de son acabit puisse en avoir. Il regarda autour de lui. Le Père Nowel n'était pas là, il avait d'ailleurs disparu depuis plusieurs jours. Kadd aurait aimé au moins un conseil de dernière minute.

Le bonnet fut fixé sur son crâne, les gants en cuir noir bien enfilés, le pantalon bien fixé, la boucle de la ceinture bouclée et les lacets des bottes... Et bien il n'y en avait pas et tant mieux d'ailleurs car Kadd n'aimait pas ça. Trop casse tête à son goût. La secrétaire lui ajouta une fausse barbe.

«
J'aime pas le rouge... et la barbe ça gratte! » grogna le garçon.

«
Tiens, v'la la liste des adresses et des cadeaux. Bonne chance et surtout bon courage! » fit Waw plus nasillard que jamais. Puis il s'éloigna en boitillant car les quelques séances de traineau- école l'avaient quelque peu amoché. Kadd regardait effrayé le long parchemin sans fin que venait de lui remettre la petite créature. Plein de lettres, plein de chiffres, plein de lignes, plein, plein, plein, pl... De l'eau froide sortit le iop de son coma orthographique.

« Allez dépêche toi tu vas être en retard tête de pioche! » hurla Waw. Kadd l'attrapa par le cou et l'attira à l'intérieur du traineau avant de décoller en trombe.

«
Tu m'accompagnes! Prends la liste et guide-moi.
-
T'as encore oublié la porte du garage.» Répondit le glutin, plus vert qu'a l'accoutumée.

Bonta fut la première destination. La neige recouvrait la cité paisible de son blanc manteau. Peu d'activité dans les rues et pourtant, toutes les maisonnées étaient allumées et les cheminées fumaient.

Kadd entama une maneuve d'atterrissage sur l'un des toits. Le traineau rebondit plusieurs fois sur les tuiles et les rennes à l'avant s'encastrèrent dans la cheminée. Le iop eut un soupir de soulagement.


«
Ah c'est malin! Je suis sûr qu'ils sont abimés! Ça commence bien! Bon je vais vérifier leur état pendant que tu effectues la livraison. Tiens prend ça! » fit Waw d'un air pressé.

Kadd rattrapa tant bien que mal un énorme sac sur lequel était inscrit « Bonta ». Puis il commença à entrer dans la cheminée. Waw le regarda étrangement sans rien dire.

Le conduit était fort étroit. Comment le Père Nowel faisait-il? D'autant plus que la fumée n'aidait pas à garder les yeux secs. Et puis la barbe allait se salir. A quoi bon la garder? Enfin il sentait qu'il arrivait en bas.
Waw aurait pu rire en voyant le iop rouge décoller, flammes au derrières mais il paraissait simplement exaspéré.

«
C'est pas gagné... C'est bien beau la coutume mais de nos jours on emprunte la porte! » s'égosilla le glutin.
« Bobo... » fit Kadd en s'essuyant une larme, le postérieur créant des vapeurs d'eau dans la neige.

Après avoir enfilé un costume de rechange, le jeune Père Nowel prit la porte... au sens propre du terme. Une petite fille sortit en effet sans ménagement. Certain penseront qu'un iop de Nowel encastré dans le mur est une bonne décoration. Cependant, Kadd n'était pas de cet avis et décida de rentrer. Il rencontra plusieurs marmots qui suivaient leur soeur. Ceux-ci s'arrêtèrent à la vue du iop.

« Euuh... hum... Ho ho ho! » Fit Kadd.
«
Papa Nooouuuuel! » s'écria en choeur la bande de gamins.
« Joyeux Nowel! Ho ho ho » leur répondit Kadd peu sûr de lui. La marmaille s'agglutina autour de lui telle des groupies en folie. Après leur avoir demandé s'ils avaient été sages, le Père Nowel plongea sa main dans le grand sac. Étrangement, il semblait vide. Autant par le poids que la contenance. Pourtant, le souffle rauque d'une créature lui effleura l'épiderme. Kadd empoigna une touffe de poils et sortit de son bagage... un meulou. Celui-ci regarda aux alentours d'un oeil vorace. La petite fille revint et sauta au cou de la créature.

«
Mon Poutou à moiiiii! Merci Père Noweel! » s'écria-t-elle avec de grands yeux reconnaissants. Les parents de la gamine la regardèrent d'un air désapprobateur.
« Je t'avais dit de ne pas commander de Meulou Phany! » gronda le père.

L'animal montra des dents, la mère avala sa salive et Kadd sortit en vitesse les autres cadeaux et tout aussi rapidement de la maison. Ce qu'il advint après à l'intérieur ne rentrerait guère dans un conte de Nowel.

«
Bon très bien, tu en as fait une, il t'en reste neuf mille à faire avant minuit. » Déclara Waw d'un air satisfait.
« Ça fait combien?
-Beaucoup. D'autant plus qu'il est déjà minuit! »

Pour une fois, l'esprit logique qui sommeillait jusqu'alors au fin fond de l'inconscience même de l'inconscience du iop fit son office.

«
Mais... Je n'y arriverai jamais c'est impossible!
-
Ah, j'avais oublié ce détail. Dès que tu as donné les cadeaux, le temps se fige et remonte pour revenir à minuit à la maison suivante. Comme ça, tu livres tous les cadeaux à l'heure! »

Kadd se gratta le bonnet. Il n'avait pas compris mais à la mine réjouie de Waw, il en déduisit que ce devait être bien. Il continua donc sa tâche...

Après Bonta, ce fut au tour du village des Brigandins, puis d'Astrub, puis de la montagne des craqueleurs, puis du village d'Amakna... Des heures, des jours même semblèrent passer alors qu'en réalité, ou plutôt en non-réalité, le temps était négatif. La fatigue s'accumulait et pourtant Kadd continuait inlassablement, guidé par le glutin. A minuit, il parvint sur moon pour livrer des petits xelors aux cannibales de l'île. Lorsqu'il passa au dessus de la plage, le spectacle qui s'offrit à lui le laissa dans un premier temps perplexe, puis une pointe d'énervement sembla naître dans son esprit avant de disparaître, soufflée par une incohérence de pensée banale pour un Iop. Il se posa néanmoins sur le sable de la plage, car la neige ici ne tombait jamais, et mit pied à terre.

«
Que faites-vous ici? » Demanda-t-il.

Un enutrof, affublé de lunettes de soleil bien qu'il fasse nuit ainsi que d'une petite chemisette aux motifs « noix de kokoko » se retourna vers lui, deux ravissantes iopettes bordant ses flancs. Les tenant toutes les deux plus par le fessier que par la taille, en raison de sa taille justement, il buvait un coktail que l'une d'entre elle tenait. Sans enlever la kokopaille de sa bouche, il répondit.

«
Tien Koda. Toi ici? Tu viens m'apporter un petit cadeau? Oh oh oh.
-
J'ai posé la question en premier je crois. Et je m'appelle Kadd. » rétorqua le jeune Père Nowel.
L'enutrof mordit à pleine dents dans un fruit inconnu pour Kadd.
« Bah, tu vois, je prends des vacances. Du bon temps. Ça fait tellement longtemps que ça n'était pas arrivé. Ton boulot te plait?
Ah ça non! J'en ai plus qu'assez. C'est long et dangereux. J'ai failli me faire dévorer par un meulou, assassiner un nombre incalculable de fois. Je me suis perdu, j'ai livré à des gens bizarres, ma famille ne m'a pas reconnu et pour finir, je n'ai même pas eu de cadeau! »

L'enutrof sourit.
«
Bienvenue dans mon monde. La magie de Nowel, les cadeaux, tout ça c'est bien beau mais c'est du boulot! »
Puis le vrai Père Nowel tapota les fesses de ses charmantes compagnes et se mit à courir vers l'eau en retirant ses vêtements.
« Bain de minuiiiiiit! » hurla-t-il sous le regard ébahi de quelques tortues.

Kadd attrapa son « mentor » par le bras et le fit monter dans le traineau. Malgré le fait que le Père Nowel ne savait pas nager et que le jeune Iop lui avait sauvé sans doute la vie, il semblait bouder.

« J'aurais pu me débrouiller seul » fit-il d'un air hautin et nu comme un ver.
«
Ces eaux sont remplies de requins patron. » Précisa Waw
« Enfilez ceci » dit Kadd en lui tendant un costume. L'enutrof regardait par dessus bord, cherchant désespérément ses deux créatures de rêve mais il n'aperçut que deux bikini flottant au gré des vagues. Il soupira.
« Bon, les vacances, ça ne me réussit pas » dit il d'un air résigné.
« Vous allez donc reprendre votre travail? » demanda Kadd, une once d'espoir dans la voix.
« Oh Oh Oh... Non. » coupa le vieillard. Tous les espoirs du garçon s'effondrèrent.
« Mais j'ai une idée. Je vais te prendre comme apprenti. Termine cette tournée.
-
Je refuse de travailler pour vous! J'étais bien avec mes parents à la ferme. Je ne veux pas devenir votre esclave. » vociféra le iop, faisant ainsi honneur à sa race pour la première fois de sa vie.
« Oh oh oh... tu ne m'as pas bien saisi! Tu vas rester à la maison et tu testeras les jouets. Pour ma part, je vais embaucher tous les ans des Père Nowel intérimaires pour faire la tournée. Je suis sûr que ça peut être très rentable! »

Kadd termina la tournée tant bien que mal mais en vie. On ne peut pas en dire autant de Waw qui se fit malheureusement faucher en plein vol par un jeune feca à vélo transportant une étrange créature. Le Père Nowel réalisa ses plan et devint plus riche que n'importe qui. Quant à Kadd, il resta apprenti du Père Nowel, testant les jouets au fil des ans. Il paraitrait même qu'il se maria un jour avec la petite secrétaire et qu'ils eurent beaucoup d'enfants. Mais ceci est une autre histoire...

Et si la fin ne vous a pas plu, tant pis pour vous parce que c'est un très beau conte de Nowel avec une jolie morale qui dit: « Un iop en père Nowel n'est pas un bon père Nowel. Mais l'habit ne fait pas le moine. Méfiez vous de tous ces prétendus Pères Nowel que l'on croise partout, ce sont des faux. Le vrai lui, se la coule douce bien au chaud devant sa cheminée, accompagné de quelques ravissantes jeunes femmes. »



Samus, pour l'Empreinte du Craqueleur


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